Et si? Petit travail d’anticipation

Si 2016 a quelque peu égratigné les inébranlables certitudes du beau monde politico-médiatique parisien par ses surprises électorales, ceux qui se donnent encore la peine de penser et d’analyser les faits en laissant de côté les analyses de ce beau monde ont été moins pris en défaut. Mais les faits sont têtus, à pile 1 mois du premier tour des présidentielles, François Fillon ne refait pas surface et la bulle Emmanuel Macron ne semble pas vouloir éclater aussi facilement qu’on pouvait le penser. Prenons donc l’hypothèse que tous les candidats issus des partis de gouvernement via un processus de primaires soient battus fin avril. L’opinion étant particulièrement indécise à si peu de temps du premier tour que d’un côté, tout peut encore se produire, mais dans l’autre ça me renforce aussi dans l’idée qu’il faut prendre le temps de bien comprendre par quelles étapes nous en sommes arrivés là. Comme dit fort justement une maxime bien connue, quand tu ne sais pas où tu vas, rappelle-toi d’où tu viens.

L’histoire est connue, à partir des années 80 les idéologues de mai 68 commencent à imposer leur hégémonie intellectuelle suivant le principe de Gramsci avec la bénédiction de Mitterrand qui leur fournit les outils culturels et associatifs d’une part et en instrumentalisant l’essor du FN d’autre part. Jacques Chirac est écrabouillé en 1988 tandis que la gauche est en déroute à chaque fois après 5 ans d’exercice du pouvoir. S’ensuit la tentative de bond en avant vers le fédéralisme européen en 1992 (Maastricht) où Chirac enterre ce qui lui reste de souverainisme en vue de l’élection de 1995 provoquant le désarroi idéologique du RPR et préfigurant la fusion RPR/UDF pour fonder l’UMP en 2002. Cette année là, après une amélioration timide de l’économie française succédant à une décennie 90 morose, le président sortant ne réunit même pas 20% des voix au premier tour. Le premier ministre socialiste Lionel Jospin – après 5 ans d’exercice du pouvoir lui aussi – est éliminé dès le premier tour par un septuagénaire populiste notoirement antisémite et raciste. En 2007, Nicolas Sarkozy semblait être le seul à avoir tiré la leçon : aucun parti ne s’était remis en question après le 21 avril 2002, ni les socialistes et surtout pas Chirac qui avait poursuivi sa politique immobiliste, sa fracture sociale de 1995 n’étant qu’un slogan creux de plus. Sarkozy affronte la crise de 2007/2008 en disant et faisant tout et son contraire, en gesticulant à en énerver ses propres soutiens et nous arrivons en 2012 dans une situation très inconfortable. DSK est donné largement gagnant mais plutôt que d’exploiter son poste offrant une visibilité internationale et une stature incontestable il préféra violemment trousser une bonne dans un hôtel new-yorkais. Le PS le remplace à la va-vite par l’homme des synthèses impossibles qui a dirigé le PS pendant 10 ans mais qui n’a que des sous-fifres face à lui. Les électeurs lisent les sondages et ne voient passer aucune critique sérieuse dans la presse. Discours du Bourget, Mérah qui tue autour de Toulouse, mauvais report des voix FN sur Sarkozy on connaît la suite, Sarkozy souhaite bonne chance à son successeur en glissant que « ce sera difficile » (adjectif fétiche du président Hollande dans ses prises de parole, ça ne s’invente pas) dans un ultime discours en formes d’au revoir et non d’adieu.

Nous voilà donc 15 ans après la première manifestation électorale claire de l’exaspération des français et 10 ans que notre économie stagne avec ce que cela signifie en terme de chômage et de perspectives en berne pour un nombre croissant de gens leurrés par le socialisme, rendus aveugles face aux vertus de la mondialisation. Dès lors les choses vont très vite. Les anglais brisent un tabou absolu en disant merde à l’UE. Qu’ils soient les premiers à le faire n’a rien de renversant, que nos élites européistes minimisent la portée du geste et de l’atteinte grave à la légitimité de l’institution technocratique en se murant dans le déni, est non seulement révélateur, mais augure d’une fuite en avant auto-destructrice. Les américains disent merde aux médias et élisent un candidat trimbalant un castorama géant à faire pâlir de jalousie les Sarkozy ou Juppé et désormais Fillon avec leurs petites quincailleries typiquement françaises. Il me vient donc à l’esprit une réflexion que j’ai partagé en 2014 lors du retour de Sarkozy avec des gauchistes que je qualifierais de « bobos déclassés » tentés par Mélenchon. Après le matraquage fiscal d’Hollande accompagné d’aucune réforme structurelle et bien avant que la baisse du pétrole et le CICE opèrent leurs petits effets bénéfiques à notre économie laissée exsangue par excès de socialisme, je leur ai prodigué cette terrible prophétie : si en 2017 ce n’est pas un réformateur décidé à agir assez fortement pour espérer – quelque que soit le contexte – tirer les marrons du feu en 2022 qui est élu, alors ce sera un boulevard pour un parti populiste tel que le FN. Sans évoquer la nécessaire clarification des idées dans les partis considérés à droite, concept trop complexe à expliciter à des gens qui considèrent qu’à la droite de Bayrou ne subsistent que des fascistes en chemises brunes, je me suis basé sur plusieurs points qui découlent de mon analyse personnelle de l’évolution des idées qui fait appel au « temps long ». Analyse tenant aussi compte du fait que les votants sont de plus en plus âgés et que l’exaspération dans les urnes ne découle pas d’une humeur passagère mais bien d’un courant de fond.

Plusieurs cas de figure s’offrent à nous dans l’hypothèse de travail. Primo Marine Le Pen est nettement battue par Emmanuel Macron. Dans ce cas, alors qu’on dit que la France penche à droite en ce moment, le paradoxe tueur à long terme serait que Macron dispose d’une majorité assez large pour voter des réformes. Dépositaire d’une grande partie du bilan économique d’Hollande ce serait un tour de force inédit. Il est plus probable qu’il hérite de frondeurs 2.0 d’autant que les partis centristes compatibles ou facilement amadouables ne brillent pas par leur libéralisme, ils sont Macron-compatibles par leur européisme et leur caractère social-démocrate. La frange économiquement plus libérale du PS ralliée à Macron devrait faire un carton aux législatives pour éviter au président Macron des blocages similaires à ceux rencontrés par Hollande. Sauf miracle, on pourrait même espérer quelques réformes économiques allant plus loin que ce que le candidat propose, ce serait une première… Secondo, Macron élu de justesse avec une abstention assez forte. Cata complète en vue. On verrait alors soulignée comme jamais la fracture irréconciliable des clientèles de français aux intérêts de plus en plus divergents qui s’est faite jour lundi soir au cours du débat de TF1. Mélenchon et Hamon défendant un socialisme haineux et jaloux mais le premier plus cohérent comme Le Pen en s’affranchissant des carcans encore raisonnables des engagements européens, un technocrate s’adressant aux bobos mondialisés épargnés par la crise et le conservateur catho-tradi audible des friqués cadres-sup/retraités/bosseurs. C’est parce que je juge cette seconde hypothèse comme la plus probable, dans mon cadre de réflexion, que je crois que la France peut partir en slip. Je l’ai déjà dit ici, le FN a commis l’erreur de ne pas être le principal parti de droite en 2012 et a laissé l’UMP une ultime chance. Tuer Fillon pour Hollande, ce n’est pas une prise de guerre posthume, c’est ouvrir la porte du pire. Soit une recomposition s’opère après la défaite de Marine Le Pen sur un projet de réformes libérales de l’état-providence et de redéfinition de l’UE soit c’est de l’auto-destruction délibérée du pays qui en accouche.

Gilbert Collard et Marion Maréchal Le Pen ont la tête de ces gens qui pourraient signifier à Marine Le Pen qu’elle et son socialiste conseiller Florian Philippot devraient changer de fusil d’épaule, le daron ostracisé ne le pouvant plus, vœux de moins en moins secret d’une partie de la droite qui anticipe cette recomposition tel l’hebdo « Valeurs Actuelles ». Peu importe comment ça se passe, le point central porte sur les questions européennes, l’UE post-Brexit et l’€. L’€ est mort-né et sa préservation engendre une telle négation de la démocratie et des questions sur le rôle d’une banque centrale (dont l’existence même m’hérisse le poil) que ce n’est possiblement pas en France d’où proviendra la crise terminale. Italie? On repense au graphique pas si foireux de Marine Le Pen dans le débat. Evidemment l’Allemagne a du repenser son marché de l’emploi après la réunification, nous, on faisait les 35h, les italiens, les grecs avec les JO (qu’on veut organiser en 2024!) et les bâtisseurs espagnols ont fait n’importe quoi comme lorsque la corde de rappel des taux d’emprunts n’est plus là pour opérer un rappel à la raison. J’ignore comment les fractures identitaires et économiques dans ce contexte pourraient porter au pouvoir un(e) dissident(e) au pouvoir en 2022 mais le discrédit sera tel sur les ridicules tentatives de maquillage des idées dominantes dominées par les événements que je ne vois plus d’issue par le haut. On va swinguer.

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A propos Duff

Ingénieur consterné par le monde dans lequel il vit...
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13 commentaires pour Et si? Petit travail d’anticipation

  1. zelectron dit :

    il n’y a aucun électeur qui ne puisse voter pour un(e) président(e) et envoyer au palais Bourbon une majorité absolue opposée ?

  2. François Carmignola dit :

    Je ne vois pas vraiment ce qui vous fait espérer un sursis supplémentaire: si Macron est au second tour, ce sera la plongée aux abimes. Vote révolutionnaire partout, Le Pen président, cohabitation tumulteuse et paralysie institutionnelle. Les taux alors remonteront… Nous y sommes !

    • Duff dit :

      Moui… Sauf que Macron président ce serait une catastrophe sur bien des points mais économiquement, si la situation venait à se tendre, il n’aurait pas d’état d’âme pour réformer. Et s’il ne le peut pas, il clarifierait la situation politique (dissolution par exemple) car son aventure hors PS prouve qu’il ne se fait aucune illusion sur l’état de mort cérébrale de la gauche. Il tendrait les bras au centre droit qui ne se reconnaîtra jamais dans un Laurent Wauquiez qui va probablement lancer une OPA Sur ce qui resterait de la droite en cas de défaite de Fillon.

      Reste à savoir ce qui va se passer au FN après 2017. Puisque MLP entérine sa ligne gauchiste en l’amplifiant depuis 2012, elle n’a aucune raison d’en changer avant de se prendre un putsch entrepris par sa nièce. Cette dernière sera trop jeune en 2022 donc elle va attendre avant de bouger. Si Macron élu est fin derrière il peut encore plus facilement exploiter les divisions à droite que Mitterrand en étant né des fractures à gauche.

      Après comme vous, je pense que le traiter à la légère le péril islamiste et l’explosion des banlieues peut conduire au chaos. J’ai trouvé Macron assez ferme sur ces sujets et pas si loin de Fillon, un Valls présentable en quelques sortes, lors du débat de TF1. Certes je ne me rallie pas et préfère toujours Fillon, mais j’ai été bluffé. Macron est un tacticien bien meilleur qu’Hollande, une dose d’opportunisme en plus peut être.

      Je reste convaincu que l’élection de Macron offrirait un boulevard au FN mais ce parti étant dirigé par des gens si médiocres que j’en finis par me demander si ses dirigeants ne seraient tout simplement pas incapables de cueillir un fruit mûr.

      • François Carmignola dit :

        Je vois qu’à défaut de prendre parti, on commence à en prendre son parti…
        Macron sera bien entendu totalement incapable de réformer quoi que ce soit. Quand on n’en a pas la volonté avant, on n’en a aucune après, et croire le contraire est effarant !
        Le centre droit dont vous parlez n’a aucune existence bien sur et aucune espèce de capacité pour faire quoique ce soit non plus. On ira au chaos direct et dès cette année.

        En tout cas pour ce qui me concerne et je ne serais pas le seul, le vote révolutionnaire s’imposera immédiatement.
        Soulagé de voir que l’article 50 ne sera proposé qu’après un référendum, le second tour macron lepen finira très mal de votre point de vue. On se retrouvera alors dans le vrai combat, celui qui exclura les centristes et qui aura une composante dans la rue. Sarkozy se prépare pour la suite, et il y en a d’autres qui l’ouvriront. Non pas Le Pen mais Le Bordel, figurez vous. Et puis les taux remonteront.

      • Duff dit :

        @FrançoisCarmignola

        « Je vois qu’à défaut de prendre parti, on commence à en prendre son parti… »

        Précisez car je le dis franchement, autant je savais qu’Hollande serait une calamité mais il était face à Sarkozy au bilan désastreux, là on a potentiellement Macron contre Le Pen. Et le programme de réformes de Fillon a contribué à faire sauter le PS et produire une candidature plus réformatrice qui a de sérieuses chances de gagner.

        Je pense que l’UDI est une face sur patte mais Macron risque d’en avoir besoin, Lagarde est nul mais économiquement l’UDI n’est pas autant aux pâquerettes tel un Henri Gaino et autres vieilles roulures LR.

        L’exercice du pouvoir par Macron me fait moins peur que celle d’Hollande bien que je pense que son européisme le tuera tôt ou tard.

  3. rocardo dit :

    Si l’idée d’une BCE vous hérisse,j’espère que celle d’une BC tout court(et donc française) vous fait vomir.

  4. zelectron dit :

    « Il n’y a jamais eu, il n’y a pas et il n’y aura jamais de monnaie qui vaille »

  5. François Carmignola dit :

    @Duff « Je vois qu’à défaut de prendre parti, on commence à en prendre son parti… »
    Bien qu’ayant exprimé plusieurs fois vos sentiments en faveur de Fillon, je distingue chez vous, autant le dire franchement, une acception d’un inéluctable (prendre son parti) auquel en spectateur non engagé (vous ne prenez pas parti) , vous êtes prêt à vous résoudre.
    Je voudrais exprimer ici que ce n’est pas mon cas. Le vote révolutionnaire (Le Pen pour être précis) me semble la seule voie possible en cas de second tour sans Fillon.
    Je ne suis pas le seul dans ce cas, et le thème, même si il est un peu tôt pour le mettre en avant risque de se manifester dans un avenir proche. Les « libéraux » qui veulent prendre le risque n’auront que leur yeux pour pleurer lors de l’engagement du pays dans une période difficile, mais qui donnera l’occasion à la haine partisane de s’exprimer vraiment.
    Fillon avant ou après l’élection est le seul recours et c’est nous qui voyons. Il n’y a plus d’autre choix possible.
    Naturellement si on veut encore examiner le programme du turlupin à cougars, l’ami de Drahi, le fédéraliste immigrationniste, le contempteur des crimes contre l’humanité, on le peut encore, et en toute objectivité, et au grès des conversations, mais ça commence déjà à être pénible…

    Je vous le répète, il n’y aura pas d’exercice du pouvoir par Macron….

    • Duff dit :

      Si par malheur Fillon n’est pas élu et pire pas au second tour, jamais je ne voterai pour une bande de fachos encore plus près des idées nazis que le père affichant pourtant un antisémitisme maladif.

      C’est la seule manière d’avoir une droite qui se ressaisit : laisser les centristes se cramer avec Macron et ne pas voter MLP qui pourrait comme avec le PC en son temps avec les socialistes priver la droite du pouvoir durablement.

      Si le second tour oppose MLP à Macron, j’ai piscine.

      • zelectron dit :

        il y a le troisième tour et là, une majorité absolue de droite modérée me plairais bien !

      • François Carmignola dit :

        Vous entretenez à l’égard de Macron des illusions coupables. Ce n’est pas un libéral mais le clone démago de Hollande et sa mission est de perpétuer le pouvoir étatiste des fonctionnaires soixante huitards qui le commissionnent. Il est d’autre part atrocement corrompu et profitera de sa présidence pour entamer les affaires sérieuses avec la vente systématique des patrimoines économiques et immobiliers: c’est la conséquence obligée de la dette excessive et les prix ne pourront que baisser…
        Laisser une pareille saloperie aux affaires est une erreur profonde, mieux vaut le désordre, au moins il y aura des contre pouvoirs et je ne plaisante pas, il y a dans la guerre civile un aspect conflictuel qui pousse plus aux compromis que les dictatures du tiers monde.
        Le vote révolutionnaire vous dis je. Mais bien sur cela n’arrivera pas, Fillon sera élu, heureusement…

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