Macron président, les primaires ont fait le jeu du gagnant de Condorcet

Il y a certes une abstention record tout comme de bulletins nuls ou blanc. Mais il y a surtout un président élu avec un résultat sans appel de 66%. Marine Le Pen a lourdement payé sa prestation cataclysmique au cours du débat en se payant le luxe d’apparaître sous les traits d’une caricature encore plus repoussante que celle d’Emmanuel Macron, l’incarnation de l’élite mondialisée, sans enracinement. Fait majeur il y aurait plus de 50% des électeurs de François Fillon qui aurait voté pour Macron. Si on se réfère aux résultats du premier tour sous l’angle du diagramme de Nolan, on voit qu’effectivement un nouveau clivage est apparu et qu’il appelle une reconfiguration du spectre politique. Le clivage traditionnel gauche/droite ne s’efface pas totalement, ou plus probablement, que temporairement. Mais la tectonique des plaques incite des grands changements après ces résultats, tant ceux du premier tour qu’à ceux du second. Pourquoi? Réduire l’élection de ce jeune président, sorti de nulle part, à une manipulation ou un simple accident de l’histoire qui n’appellerait pas de commentaire est une grossière erreur. Les accidents de l’histoire sont même toujours les moments les plus éclairants.

Le 23 avril à 20h, nous avions la confirmation d’une France éclatée en 4 blocs, aux poids voisins, aux intérêts et aux aspirations divergentes, ce qui n’est évidemment pas très rassurant pour la suite. En tête, les bobos mondialisés des centre-ville, un centre gauche plus libéral sur les sujet de société mais non marxiste économiquement. Les bourgeois, plutôt âgés et non totalement déchristianisés, des riches banlieues, plus conservateurs. Dans les banlieues de l’immigration, d’autres à peine moins modestes (où peuvent encore se réfugier des fonctionnaires prolétarisés) un discours socialement progressiste et économiquement marxiste fut mis en avant. Les perdants ruraux ou péri-urbains eux ont cédé aux sirènes du populisme identitaire, économiquement marxiste. On connaît la suite : à Paris Macron dépasse 85% dans les arrondissements conservateurs et la banlieue aisée, comme dans toutes les villes mondialisées de France. Le Pen finit essorée car la compatibilité entre les deux pôles plutôt libéraux était bien plus évidente que celle entre les pôles plutôt marxistes. D’où le rapport de 1 à 2 au second tour. La question suivante qui se pose, c’est évidemment, comment en sommes-nous arrivés là? Très souvent, il m’arrive de constater que les idées reçues en vogue confondent gentillement causes et conséquences. Je ne crois pas que la conjonction entre notre modèle social collectiviste et la mondialisation ait enfanté de cette situation, il n’y a en réalité que la superposition des leurs effets à un contexte politique délétère.

Aux 4 blocs, on peut accoler 4 idées directrices pour décrire le déroulement de la campagne. J’évacue immédiatement la cabale dont fut victime François Fillon bien qu’elle ait joué un rôle déterminant. Elle eut une postface sur laquelle je reviendrai. Mes deux principales idées partagent le point commun de remonter à loin, bien avant la tenue de cette campagne. Le mode de scrutin pour commencer. Le scrutin uninominal à deux tours viole souvent le principe de Condorcet :  en 2007, si François Bayrou avait atteint le second tour, il l’aurait emporté face à n’importe qui mais au final, les deux qualifiés furent des personnes dites « clivantes ». Ensuite, comme troisième observation, il faut admettre qu’il y a un an, Emmanuel Macron était le seul à avoir tiré toutes les conclusions qui s’imposaient de la présence certaine de Marine Le Pen au second tour. Des sociologues ont montré qu’un scrutin à un tour favorisaient la bipolarisation de la vie politique : nous voyons ceci à l’oeuvre aux USA et au Royaume-Uni. C’est l’apparition de scrutins à la proportionnelle qui ont permis l’émergence d’autres petits partis politiques. Un scrutin à deux tour favorise lui, l’apparitions des 4 pôles : des extrêmes populistes à la marge du clivage traditionnel gauche/droite. Au premier tour, on rassemble son camp sur son cœur pour éviter que ses flans ne soient tentés de rejoindre le pôle populiste. Il en résulte qu’au second tour, normalement le vainqueur de Condorcet est éliminé, et les deux finalistes « se centrisent » pour gagner. On comprend dès lors pourquoi un président français centriste ne peut être élu que dans des circonstances exceptionnelles. Depuis l’élection de 1965, de telles conditions ne se sont effectivement produites qu’en 1974 et cette année. Pour la première, Mitterrand avait bien réussi à éviter une candidature PCF (parti qui a boudé l’élection comme en 1965) mais était dépourvu de réserves de voix au second tour tandis que Chirac avait torpillé le candidat UDR pour l’essor de sa carrière. En 2017, le FN étant le seul parti certain de se qualifier au second tour mais avec une autre certitude : que le pôle communiste ressuscité mais refusant la « dédiabolisation » du FN, compte tenu de la structure de son électorat, ne lui apporterait que marginalement des voix au second tour (7% au final…). Dès lors, entre un Fillon discrédité et trop conservateur d’une part, trop réformateur pour une droite vieillissante, et, un Hamon aussi transparent que doublon inutile de Mélenchon, un boulevard s’ouvrait pour Macron. Ultime et quatrième point, l’inadaptation du modèle social collectiviste français à la mondialisation concurrentielle et les institutions ont exacerbé les rancoeurs entre les 4 blocs sociologiques. Pour deviner que le PS et le bloc de droite libérale allaient lourdement en pâtir et qu’il fallait l’équivalent français du parti espagnol « ciudadanos » pour opérer une percée décisive, il fallait de l’audace. Dès 2012 après la défaite de nicolas Sarkozy, Bruno Le Maire à droite l’avait martelé. Pourquoi n’a-t-il pas bousculé les caciques en place depuis 30 voire 40 ans? Parce que son audace s’est limitée à se pointer au premier débat entre les candidats sans cravate! Macron est parti de 0 et son audace, son réseau, sa personnalité ont mis en marche des gens motivés et compétents… Qualités d’un chef, en passant.

Pour résumer, Emmanuel Macron a certes bénéficié d’un incroyable concours de circonstances mais la chance ne sourit qu’aux audacieux. La désignation de candidats trop « clivants » et aux électorats actuellement rétrécis par l’exaspération populaire ont fait croire que de l’élection présidentielle était devenue un processus de désignation à 4 tours. Cette élection, depuis le départ, n’était qu’à un seul tour en réalité, c’est le vainqueur de Condorcet qu’il convenait de trouver au PS ou chez LR. Voici ce qui a été la clé de voute du succès de Macron une fois Juppé éliminé, Macron s’est d’ailleurs porté candidat entre les deux tours de la primaires de droite alors pliée. Les primaires ne sont pas un mauvais système en revanche. Des gens, qui par décence, n’auraient pas du concourir ont ainsi été écartés, trop tardivement donc. Le poison provient de cette élection présidentielle à deux tour. Il faudra changer cet aspect des institutions qui depuis le quinquennat estampille « majorité présidentielle » des gens officiellement du même parti mais qui sont incapables de réformer en profondeur du fait de leurs profondes divisions idéologiques que le seul axe gauche/droite ne permet pas de soupçonner. La longévité des parcours qui pousse ces gens à qualifier de « réformes » des bricolages insignifiants a également favorisé une volonté puissante de « dégagisme ». La Postface de la défaite de Fillon : ce sont des cadres – usés jusqu’à la corde – de LR qui proposent des baisses d’impôts en réduisant les objectifs de réduction des dépenses publiques. Ils veulent vraiment gagner les législatives? Ils m’ont donné envie de contribuer à offrir au président Macron une majorité pour qu’il ait les coudées franches. Il y a trop d’indices qui laissent penser que ses velléités réformatrices soient plus ambitieuses que les vieux comptables LR tout juste encore crus dans les maisons de retraite.

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A propos Duff

Ingénieur consterné par le monde dans lequel il vit...
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5 commentaires pour Macron président, les primaires ont fait le jeu du gagnant de Condorcet

  1. François Carmignola dit :

    La réflexion n’est pas inintéressante (la chance sourit aux audacieux), mais vous passez à coté d’un vrai souhait « objectif » de l’électorat (rompre avec le libéralisme, +10% de part et d’autre du clivage sociétal lui même laissé intact par rapport à 2012).
    Macron a eu de la chance et vous avez raison, mais il est en opposition complète avec le réel et cela de deux manières opposées: vu et présenté comme libéral face à une gauche et une extrême droite radicalisée, et aussi incroyablement timide face aux retraités LR que vous moquez et qui eux continuent de vouloir 35 heures supprimées et retraite à 65 ans avec ISF complètement supprimée. Bref, vous être aveugle, et un peu sourd, je vous dis ça depuis quinze jours…
    Les LR en rabattent de 20 Milliards sont 8 non financés d’après Carrez… C’est beaucoup mais ça reste objectivement bien mieux que le socialiste Macron, qui lui veut tout étatiser, tout geler et tout recycler…

    • Duff dit :

      Il a une conception très jacobine ce qui est très paradoxale compte tenu des objectifs. On va voir ce qu’il va faire mais alors qu’il n’en avait pas parlé, il se murmure qu’il a dans ses cartons un grand plan de privatisations pour récupérer de l’argent (financer des baisses d’impôts et de charges sur les sociétés?).

      Une certitude avant de le qualifier de socialiste, LR est un parti socialiste aussi. Et comme ce sont des conservateurs en carton, ils ne valent pas mieux sur aucun point.

      • Stephane dit :

        Et bien ça pue la connivence à plein nez dans ses cartons si tel est le cas, pas étonnant qu’ il n’ en parle pas. Mal élu ( 66%?? Pfff), il serait bien mieux inspiré de proposer un référendum sur ce qui peut fâcher en faisant de réels efforts d’ explication, coupant l’ herbe sous le pied de la contestation sociale en prenant les français à témoin.
        Vous parlez de personne encartées  » majorité présidentielle » incapable de s’ entendre pour réformer car éloignées idéologiquement dans un même parti politique, et vous pensez donc capable un prochain gouvernement et un groupe d’ assemblée composés de gens idéologiquement à des années lumières les uns des autres de réussir? J’ ai sincèrement envie de prendre le train positiviste en marche moi aussi. Le candidat de ma circonscription, après moult recherches, s » avère socialiste. Il est jeune, 33 ans, maire de son bled, beau gosse. A par ça je ne sais rien de ce type. Vous vous rendez compte que ça va me demander un gros effort?
        Au plaisir de vous lire.

  2. François Carmignola dit :

    Un grand plan de « privatisations » ? Vous voulez rire: pour financer la gabegie, il vendra toute l’argenterie plus l’Oréal, c’est sa mission, la dette est trop forte, on passe à ce qui fut laissé en gage: le patrimoine.
    Mais juste avant, il y aura la mise en contribution de la victime principale du quinquennat, si du moins on lui laisse complètement les clés: la classe moyenne supérieure, qui sera, là c’est sur, saignée à blanc. CSG, effet de la suppression de la taxe d’habitation pour qui vous savez, et tout ce qui ne sera pas réduit par ailleurs consommeront la spoliation suprême de tout ce qui lui avait échappé du temps d’Hollande.
    Notre seule chance c’est l’élection du parlement à venir qui pourrait le paralyser et le réduire à son rôle essentiel de gigolo montreur de vieille trainée. Mais rien n’est sur: vos idéaux peuvent encore être imposés.

  3. zelectron dit :

    France TV, SNCF, RATP, EDF et autres RENAULT . . .

    Les sociétés d’État ou ex, à force d’empiéter sur les terrains défrichés par le secteur libre, tuent économiquement les possibilités de croissance de ces PME

    Il est fait expressément demande à l’État de faire cesser ces opérations de piratage et d’appropriation des efforts de toutes petites structures qui créent de nouveaux modèles économiques de parfois (très) grandes valeur; il est indigne que ces « nationalisées » les concurrencent directement, alors qu’elles ont été abreuvées tant et plus par l’argent public au cours des décennies antérieures.

    Par ailleurs les autres entreprises que le secteur public contrôle plus ou moins doivent se défaire de ces participation abusives.

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